Le corps se souvient.

Le corps se souvient.
Photo by Vince Fleming / Unsplash

Ce que le miroir ne dit pas.

Il y a un moment, je ne sais plus exactement quand, où j'ai arrêté de me regarder dans le miroir en passant.

Je veux dire — vraiment regarder. Pas vérifier. Pas corriger. Regarder.

Pendant longtemps, le miroir était un outil. Un truc utilitaire, comme une balance ou un réveil. Je m'en servais pour m'assurer que tout était en ordre avant de sortir. Cheveux, rouge à lèvres, posture. Check. Je fermais la porte derrière moi sans me retourner.

Je ne sais pas à quel moment ça a changé. Il n'y a pas eu de jour précis. Pas de matin où je me suis levée différente. C'est venu doucement, comme tout ce qui dure — par accumulation, par sédimentation.

Un jour, j'ai vu mes mains.

Pas regardé — vu. Vraiment vu. Ces mains que j'ai depuis toujours et que je ne reconnaissais soudainement plus tout à fait. Elles ressemblaient aux mains de ma mère. Pas comme une insulte — comme une évidence. Comme si le temps avait décidé, silencieusement, de me transmettre quelque chose qu'elle portait avant moi.

J'ai mis du temps à comprendre ce que je ressentais ce jour-là. Ce n'était pas de la tristesse. Ce n'était pas de la peur non plus, enfin pas seulement. C'était quelque chose de plus complexe — une espèce de vertige tranquille. La sensation d'être à la fois très petite et très grande dans la même seconde.


La mémoire du temps.

C'est ça que personne ne prépare vraiment. On nous parle du temps qui passe comme d'une abstraction — les années, les décennies, le calendrier qu'on retourne en janvier. Mais le corps, lui, ne fait pas dans l'abstraction. Il archive. Il enregistre chaque nuit trop courte, chaque chagrin avalé trop vite, chaque joie qui a débordé. Il porte les enfants qu'on a portés, les deuils qu'on a traversés, les amours qu'on a aimés à fond et ceux qu'on a perdus sans comprendre pourquoi.

Il porte aussi les rires. Ça, on l'oublie souvent. Les rides autour des yeux — ce sont des rires. Des dizaines, des centaines de moments où quelque chose a été assez beau, assez drôle, assez vivant pour que le corps s'en souvienne dans la peau.

Je trouve ça bouleversant, maintenant que j'y pense.

Mon corps se souvient du passé, de ma vie.

Je ne suis pas réconciliée avec le temps.

Je ne vais pas vous mentir avec une belle formule sur l'acceptation et la grâce. Il y a des matins difficiles. Des matins où je cherche dans le miroir une version de moi que je ne trouve plus, et où cette absence fait mal d'une façon que je ne sais pas toujours nommer.

Mais il y a aussi autre chose.

Une familiarité nouvelle avec moi-même. Une façon d'habiter mon corps qui n'existait pas à trente ans — parce qu'à trente ans, j'étais encore en train de négocier avec lui. De lui demander d'être autrement. Plus mince, plus ferme, plus conforme à quelque chose que je n'avais pas vraiment choisi de désirer.

Aujourd'hui, je négocie moins.

Pas parce que j'ai tout accepté. Parce que j'ai d'autres priorités aujourd'hui.


Le temps laisse des traces.

Il en emporte aussi. Cette légèreté étrange qu'on gagne avec les années — cette capacité à se foutre de certaines choses qui nous terrifiaient à vingt ans — c'est lui aussi. C'est le temps qui fait de la place.

Il y a des matins où je regarde ce visage, ces mains, ce corps qui a traversé tant de choses — les amours, les deuils, les nuits sans sommeil, les joies qui ont débordé — et quelque chose se serre. Pas de la tristesse exactement. Quelque chose de plus profond.

Une tendresse pour cette femme que je suis, qui a porté tout ça sans toujours savoir comment.